L'appel à communications pour la 6e édition du colloque international du CRISES est maintenant clos.

Vous avez été nombreux à nous faire parvenir une proposition de communications et nous vous en remercions. Nous vous enverrons la décision du comité d'évaluation par courriel à la fin octobre 2020.


Au carrefour des possibles. Quelles innovations sociales contre les injustices sociales, environnementales et épistémiques ?


Appel à communications

Ce colloque vise à comprendre l’articulation entre les différentes crises actuellement en cours (environnementale, socio-économique, sanitaire, politique) et le rôle des innovations sociales qui naissent pour y faire face. L’objectif est également de mieux distinguer, parmi ces dernières, celles qui contribuent à lutter contre les injustices sociales, environnementales et épistémiques.

La crise de la COVID-19 percute chacun et chacune dans son intimité comme elle met à l’épreuve l’organisation sociale, économique, sanitaire et politique de nos sociétés. Elle révèle des fractures structurelles plus anciennes : fragilité des systèmes de santé, des filières d’approvisionnement mondialisées, des architectures de solidarité, des arbitrages sur la valeur des vies et le prix des morts. Par-delà les singularités de ses caractéristiques sanitaires et la temporalité courte de son irruption, la crise de la COVID-19 et les modalités de sa prise en charge collective s’inscrivent dans un ensemble de crises de plus long terme, comme celles du capitalisme financiarisé et globalisé (Alvaredo et al., 2018 ; Milanovic, 2016)ou de la crise écologique (GIEC, 2019).S’y entrecroisent un mode de production, de consommation et de vie générant une empreinte environnementale et des inégalités sociales insoutenables (Chancel, 2017 ; Piketty, 2019). La difficulté de construire des récits collectifs qui incluent les voix inaudibles, dissonantes ou oubliées met également en lumière la crise structurelle de la démocratie représentative dans de nombreuses sociétés (Blondiaux, 2008).

Face à ces crises (économique, écologique, politique et sanitaire), les solutions foisonnent. Élites politiques, activistes, chercheuses et chercheurs, entrepreneures et entrepreneurs, citoyennes et citoyens ; tous s’accordent sur la nécessité de changer, de réaliser une transition vers un autre modèle de développement dans nos sociétés. La situation actuelle peut-elle devenir un terreau propice pour les innovations sociales dans une perspective de transformation sociale ? À y regarder de plus près, la portée, les modalités et les finalités de ces innovations sociales et des transformations souhaitées sont très diverses, voire antagonistes (Juan et al., 2020). Loin d’être face à une voie toute tracée vers un monde nouveau, nous sommes plutôt au carrefour des possibles, que nous pouvons schématiser, dans un premier temps, à travers deux pôles principaux d’innovations sociales.

Un premier pôle regroupe des innovations principalement technocentristes, souvent impulsées par des entrepreneurs, dans des formes qui articulent une visée économique et une ambition sociale ou environnementale. L’intelligence artificielle, une certaine économie de plateforme numérique et la « 4erévolution industrielle » promettent non seulement des gisements de richesse économique mais aussi des solutions à des enjeux sociaux, politiques et même sanitaires ou culturels. Pensons aussi, pour répondre à la crise écologique, aux solutions proposées en termes de substitution technologique, de planification énergétique ou encore de fixation d’un prix et d’un marché des droits à polluer. Le philanthrocapitalisme finance la recherche et l’expérimentation de telles solutions pour « régler » de nombreux problèmes sociétaux par le transfert et l’adaptation de dispositifs marchands et technologiques, dans des domaines très divers (McGoey, 2015). Ces solutions sont donc souvent basées sur la technologie, leur conception est liée à l’ingéniosité ou la stratégie d’un entrepreneur visionnaire et leur déploiement réglerait le problème, une fois mises en œuvre dans la société.

Un des enjeux est de saisir comment cette vision technocentriste et solutionniste, sous un langage de « rupture » et « d’inventivité », reproduit les structures même du statu quo d’un monde à changer. Ces innovations peuvent même approfondir les crises en cours, que ce soit en redoublant des inégalités existantes et en concentrant encore les pouvoirs, à l’image des domaines de compétences revendiqués par les GAFAM (tout en s’abstrayant des injonctions de solidarité, notamment fiscale). Cette conception du lien entre innovation et transformation sociale peut aussi s’accommoder de régimes autoritaires au nom de la primauté de la solution trouvée, en privilégiant l’urgence et l’expertise contre la perte de temps de la délibération démocratique, à l’image de l’autoritarisme environnemental (Beeson, 2010) ou du capitalisme de surveillance (Zuboff, 2019).

Un second pôle repose sur une conception forte de l’innovation sociale. Celle-ci mise au contraire sur le pouvoir émancipateur des communautés à la base, sur la coconstruction des connaissances et des pratiques et enfin sur un horizon de justice sociale (Fraser, 2011) et de justice environnementale (Schlosberg, 2003 ;Agyeman et al., 2010). Dans cette perspective, les innovations sociales cherchent à éliminer les obstacles institutionnalisés qui privent les plus fragiles des ressources, de la reconnaissance et de la possibilité de s’exprimer sur un pied d’égalité avec les autres, afin qu’ils puissent pleinement participer à la transformation sociale mais aussi écologique. La lutte contre les « injustices épistémiques » désigne cette attention portée aux inégalités dans l’accès, la reconnaissance et la production des savoirs, en particulier pour ceux et celles qui appartiennent à des groupes sociaux marginalisés et opprimés(Fricker, 2007 ; Santos, 2016).

Saisir ce potentiel émancipateur implique d’étudier, par exemple, la participation des populations plus fragiles et également des mouvements sociaux à la transition socio-écologique (Avelino et al., 2019). De plus, cette conception implique de politiser l’analyse des innovations sociales en « dénaturalisant » les problèmes à traiter (« la pauvreté », « l’environnement ») et en analysant les rapports sociaux à l’œuvre dans l’architecture des solutions proposées, y compris la part de conflictualité et de dissensus au sein des collectifs et des organisations mobilisés. Cette politisation exige aussi d’appréhender les innovations sociales au sein de cadres politiques et économiques qui régissent leur existence, mais qui est aussi remis en question par elles (Gibson-Graham et al., 2013 ; Dardot et Laval, 2014 ; Wright, 2017). Enfin, dans cette conception forte de l’innovation sociale, l’exigence de coconstruction des connaissances et des pratiques interpelle la contribution des chercheuses et des chercheurs, à la lumière des injustices épistémiques, du questionnement actuel sur le rôle des universités, mais aussi des savoirs « hors universités », dans la transition socio-écologique.

Ce découpage théorique entre deux pôles a l’avantage de clarifier un certain nombre de différences. Mais on observe fréquemment un continuum de pratiques où s’entremêlent des éléments relevant de logiques hybrides. Dans l’univers des makers, les frontières entre marchand/non-marchand, loisir/travail, proximité/distance aux sphères industrielles et institutionnelles, pour n’en citer que quelques-unes, sont à la fois poreuses et l’objet d’un fort travail de distinction entre les initiatives à l’intérieur du mouvement, ne serait-ce que pour se nommer et se positionner (Berrebi-Hoffmann et al., 2018). Les trajectoires d’innovations sociales sont également marquées par des transformations et des appropriations, parfois fort éloignées de l’épure théorique que portait leur genèse (Klein et al., 2019). Interroger la capacité des innovations sociales à lutter contre des injustices sociales, environnementales ou épistémiques suggère de raffiner l’analyse par une observation au plus près des pratiques, des trajectoires d’institutionnalisation comme des liens à l’action collective et aux mouvements sociaux, plutôt que de postuler a priori leurs effets, à partir de leurs intentions ou de leurs appartenances présumées à l’un ou l’autre pôle.

Les chercheuses et les chercheurs souhaitant soumettre une communication à ce colloque sont invités à couvrir les divers aspects abordés ci-dessus, notamment en répondant à l’une des questions suivantes :

  1. Quelle justice sociale dans les processus de transition socio-écologique ? Quelle place pour les populations les plus précaires, les plus dominées, dans ces mobilisations ?
  2. Quelles formes de propriété collective ou de gestion des « communs » contribuent à la justice sociale et environnementale ?
  3. Quelle reconnaissance et quelle revalorisation pour les activités et professions, d’ordinaire invisibilisées et dévalorisées, aujourd’hui relégitimées par la crise sanitaire, ces « sales boulots » devenus « essentiels » (santé, logistique, entretien) surexposés aux risques ? À travers eux, quelle réévaluation des hiérarchies des occupations ?
  4. Quel rôle pour le soin (care) dans une perspective de justice sociale et environnementale ? Quelle reconnaissance pour celles et ceux qui le prennent en charge, dans la sphère domestique comme professionnelle ? Quelle articulation entre soin et contestation ?
  5. Quelles relations entre les acteurs porteurs d’innovations sociales et les pouvoirs publics, dans le contexte de recomposition de l’espace politique (crise de la représentation politique, montée des autoritarismes, contestation de la mondialisation, appel à la relocalisation des activités) ? Quel pouvoir et quels contours pour la société civile organisée ?
  6. Dans quelles mesures certaines innovations sociales émancipatoires se construisent contre des innovations jugées régressives ? À l’inverse, au-delà d’une distinction nette et étanche entre deux pôles, comment analyser les trajectoires d’hybridation ou encore le continuum entre ces différentes pratiques ?
  7. Quelles articulations entre les organisations et mouvements sociaux luttant pour la justice sociale et environnementale ? Quelles méta-organisations pour pallier l’émiettement des contributions singulières ? Quels écosystèmes d’innovations sociales ? Quels exercices de la démocratie dans ces formes organisationnelles ?
  8. Quelles innovations sociales pour la souveraineté numérique et un usage émancipatoire des potentiels algorithmiques à l’heure de la « 4e révolution industrielle » ? Quelles gouvernances collectives des données ?
  9. Quels rôles pour les chercheuses et chercheurs, les organisations collectives, les citoyennes et citoyens, notamment les plus précaires et dominés, dans la coconstruction de connaissances et la co-production de pratiques émancipatoires, de soutien, d’accompagnement ou de capacitation sociopolitiques de même que pour l’établissement de programmes ou de politiques favorables à la justice sociale ? Quelles innovations sociales pour lutter contre les injustices épistémiques ? Quels rôles pour l’Université du point de vue de la recherche, de l’enseignement et institutionnel, dans le processus de transition socio-écologique ?

Soumettre une proposition de communication

Les propositions de communication doivent être déposées au moyen du formulaire électronique. Elles doivent inclure les éléments suivants :

· Un titre (maximum de 180 caractères espaces comprises)

· Un résumé en français ou en anglais (2 400 à 3 500 caractères espaces comprises)

· La liste des autrices et des auteurs, affiliation et leurs coordonnées

· La question abordée parmi celles proposées plus haut

Les propositions seront évaluées par un comité de pairs.

Dates importantes

· Date limite pour soumettre une proposition : 21 septembre 2020

· Réponse du comité d’évaluation : 26 octobre 2020

· Ouverture des inscriptions : 23 novembre 2020

· Remise du texte de la communication (maximum 3 500 mots incluant la bibliographie, les notes et les tableaux) : 1er mars 2021.

Tous les textes seront publiés sous la forme d’actes numériques. Parmi ces textes, certains seront sélectionnés pour publication dans un ouvrage collectif dans la collection « Innovation sociale » des Presses de l’Université du Québec. Un texte de 5 000 mots sera alors demandé aux autrices et auteurs concernés pour le 10 mai 2021.

Pour plus d’informations concernant le CRISES, voir :www.crises.uqam.ca

Bibliographie indicative

Agyeman J., P. Cole, R. Haluza-DeLay et P. O’Riley (dir.)(2010). Speaking for Ourselves: Environmental Justice in Canada, Vancouver, University of British Columbia Press.

Alvaredo, F., L. Chancel, T. Piketty, E. Saez et G. Zucman (2018).Rapport sur les inégalités mondiales, Paris, Le Seuil.

Avelino, F., J. M. Wittmayer, B. Pel, P. Weaver, A. Dumitru, A. Haxeltine, R. Kemp, M. Jørgensen, T. Bauler S. Ruijsink et T. O’Riordan (2019).« Transformative social innovation and (Dis)empowerment », Technological Forecasting and Social Change, vol. 145, p. 195-206.

Beeson M. (2010). “The coming of environmental authoritarianism”, Environmental Politics, vol. 19, no 2, p. 276-294.

Berrebi-Hoffmann, I., M.-C. Bureau et M. Lallement (2018). Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, Paris, Seuil.

Blondiaux, L. (2008). Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, coll. « La république des idées », Paris, Seuil.

Callorda Fossati, E., F. Degavre et B. Lévesque (2018). « L’innovation sociale : retour sur les marches d’une construction théorique et pratique. Entretien avec Benoît Lévesque », Revue de la régulation, vol. 23, no 1, p. 1-23.

Chancel, L. (2017). Insoutenables inégalités : pour une justice sociale et environnementale, Paris, Éditions Les petits matins.

Dardot, P. et C. Laval (2014). Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte.

Dobson A. (2003). « Social justice and environmental sustainability », dans J. Agyeman, R. D. Bullard et B. Evans (dir.), Just sustainability. Development in an unequal world, Londres, Earthscan, p. 83-95.

Fraser N. (2011) Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche ».

Fricker, M. (2007). Epistemic Injustice, Oxford, Oxford University Press.

Gibson-Graham, J. K., J. Cameron et S. Healy (2013).Take Back the Economy : An Ethical Guide for Transforming our Communities, Minneapolis, University of Minnesota Press.

Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) (2019). Climate Change and LandGenève,GIEC, <https://www.ipcc.ch/report/srccl/>, consulté le 30 octobre 2019.

Godrie, B. et M. Dos Santos (dir.) (2017). « Injustices épistémiques », Sociologie et Sociétés, (numéro thématique), vol. 49, no 1.

Klein J.-L., J. Boucher, A. Camus, C. Champagne et Y. Noiseux (2019). Trajectoires d’innovation. Des émergences à la reconnaissance, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Juan, M., J.-L. Laville, et J. Subirats (2020). Du social business à l’économie solidaire: Critique de l’innovation sociale, Toulouse, France, ERES.

McGoey L. (2015). No Such Thing As A Free Gift: The Gates Foundation and The Price of Philanthropy, New York, Verso.

Milanovic, B. (2016). Global inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Cambridge, Harvard University Press.

Piketty, T. (2019). Capital et idéologie, Paris, Seuil.

Santos, B. de S. (2016). Épistémologies du Sud : mouvements citoyens et polémique sur la science, Paris, Desclée de Brouwer.

Schlosberg, D. (2003). « The Justice of Environmental Justice : Reconciling Equity, Recognition and Participation in a Political Movement », dans A. Light et A. de-Shalit (dir.), Moral and Political Reasoning in Environmental Practice, Cambridge (MA), MIT Press, p. 77-106.

Wright, E. (2017). Utopies réelles, Paris, La Découverte.

Zuboff S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, London, Profile Books.