Lire un album hypermédiatique de littérature pour la jeunesse : de l’interlecteur modèle à l’interlecteur réel

Multimodales et interactives par définition, les œuvres littéraires hypermédiatiques pour écran tactile [Guilet, Pelard, 2016] à destination de la jeunesse semblent modéliser un rapprochement de deux instances lectoriales : l’interlecteur modèle, pensé en même temps comme une entité coopérative virtuelle et comme une condition d’actualisation du texte numérique ; l’interlecteur réel, définissable comme l’agent empirique intervenant sur écran pour actualiser les stratégies prévues par l’œuvre.

Ces deux instances participent d’une programmation idéale qui articule coopération intellectuelle et ergodique [Aarseth, 1997] : le lecteur accède à l’œuvre, la comprend et l’interprète selon un processus mental qui investit sa sensibilité, ses connaissances antérieures et son vécu personnel ; en parallèle, par l’action réelle de son corps, de ses touchers et de ses manipulations, il donne à voir les matières textuelles, il les anime, les active, les façonne et les parcourt, en rendant l’œuvre recevable et signifiante, à la fois comme organisme multi- sémiotique et comme objet littéraire.

Or, si l’interlecteur réel intègre les stratégies de coopération textuelle, son rôle de liseur s’impose à l’attention. Comment se construit sa rencontre avec l’œuvre ? La compréhension et l’interprétation se fondent-elles effectivement sur un lien entre la pluralité des matières textuelles, les gestes programmés sur la page-écran et la singularité de la réception ? Quels espaces de liberté existent à l’intérieur d’un système narratif qui oriente de manière programmatique les gestes et les horizons d’attente de son lectorat ?

Répondre à ces questions, tout comme vérifier l’articulation d’un interlecteur implicitement présupposé avec sa contrepartie empirique, implique de poser le regard sur le sujet récepteur. Notre contribution se propose d’explorer cet espace de raccordement, en décrivant le jeune lecteur dans le contexte particulier de la classe de littérature, où l’œuvre numérique pourrait servir au développement des compétences en littératie médiatique multimodale [Lacelle, Lebrun, Boutin, 2015 ; 2012] nécessaires à son appréhension.

Dans un premier temps nous illustrerons les caractéristiques de l’œuvre hypermédiatique de la littérature pour la jeunesse, en la considérant dans une approche socio-sémiotique [Halliday, 1978 ; Kress, 2010 ; van Leewen, 2005]. Nos observations seront d’une part corrélées aux caractéristiques définissant la littérature numérique classique [Bouchardon, 2014 ; Saemmer, 2015], de l’autre aux éléments spécifiques dégagés par les supports mobiles et applicatifs à destination de la jeunesse [Manresa et al. 2015 ; Zhao, Unsworth, 2017].

Dans un second temps, nous passerons à l’analyse de deux expériences de réception en contexte scolaire (2 classes de CM1-CM2), réalisées en France à partir de la lecture de deux adaptations hypermédiatiques (Moi, j’attends [France Télévision, 2013] et Mon voisin [2012]). Via l’analyse d’un questionnaire écrit, des captations ciblant les actions des participant.e.s et des propos tenus lors des débats interprétatifs, nous interrogerons la réception des deux œuvres, l’actualisation d’un parcours de navigation et la restitution que les lecteurs.trices font rétrospectivement de leur appréhension, choix et mouvements.

Les résultats, mis en perspective avec ceux d’autres expériences de lecture effective d’applications littéraires hypermédiatiques (GRETEL, DigiLitEY ou PRECIP), contribueront à dessiner un premier portrait du jeune lecteur d’œuvres littéraires numériques.

Participant
Université de Montpellier
PhD Candidate

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