Raconter l’internet : matérialité et effets

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10:00 AM, Wednesday 15 Aug 2018 (1 hour 15 minutes)
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Le roman Une toile large comme le monde d’Aude Seigne (2017) a pour sujet l’internet dans sa matérialité, à savoir un immense réseau de câbles, de serveurs et d’appareils individuels (ordinateurs, tablettes, téléphones), lequel exerce des effets physiques sur l’environnement (dégagement de chaleur, consommation d’énergie) et nécessite un nombre important de matières premières pour la fabrication de ses composantes. La description romanesque de ce dispositif complexe implique la présence de personnages aux fonctions diverses (ingénieurs, programmeurs, gestionnaires, hackers, gamers) répartis un peu partout sur la planète, dont les trajectoires en viennent à se recouper par le biais d’une conspiration visant à détruire collectivement la toile. L’intrigue reprend ainsi des procédés typiques du roman feuilleton du 19e siècle, tels que la théorie du complot, la coïncidence des événements et la convergence progressive de personnages épars. Il en résulte ce que l’on pourrait nommer une « omniscience déterministe », articulée autour des notions de cause et de conséquence.

Le livre de Seigne est entre autres inspiré, de l’aveu même de l’auteure, par Féérie générale d’Emmanuelle Pireyre (2012), un récit sous-tendu par la culture numériqu (conscience planétaire, mise à distance du réel) sans pour autant faire de celle-ci son sujet principal. La narration cherche plutôt, par la prise en compte ponctuelle d’une multitude de personnages et de situations, le tout entrecoupé d’apartés plus théoriques, à reproduire les flux d’association d’idées ou de micro-récits induits par une navigation internet (où le suivi des hyperliens peut mener, selon une progression en apparence logique, à des associations paratactiques en termes de perspectives et de contenus). Ce faisant, la forme du texte se détourne du roman traditionnel pour s’ouvrir au genre de l’essai littéraire (Montaigne, Cioran), dans lequel une voix narrative unique (et incarnée) aborde une multitude de sujets et d’objets, sans pour autant tenter de les lier en un tout ordonné. La vision du monde fictionnelle qui en découle, fondée sur des principes d’accumulation et d’hétérogénéité, peut se définir, en écho de ce qui précède, comme une « omniscience contingente » ou « non-déterministe ».

Ma communication s’appuiera sur une lecture croisée des deux récits pour problématiser, dans le cadre d’une réflexion plus vaste sur les « imaginaires littéraires du numérique », cette tension narrative entre une «omniscience déterministe», visant à décrire la matérialité du Web, et une « omniscience non-déterministe », cherchant à en suggérer les effets. La réflexion proposée devra notamment tenir compte du fait que la notion d’« omniscience non-déterministe » s’avère elle-même paradoxale, dans la mesure où elle demeure, en grande partie, informée par les poncifs de l’imaginaire contemporain (ce qui en fait, en termes de logique interne à l’œuvre, un « non-déterminisme déterminé »). Je tâcherai en outre, dans la mesure du possible, d’illustrer la dynamique étudiée par des exemples tirés d’autres fictions (littéraires ou non) abordant les mêmes thèmes, de manière à conférer une portée plus générale au propos.

Participant
Université Concordia
Professeur

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