Rachel Charlus, profil de fiction : Tentative d'épuisement d’Un Monde Incertain de Jean-Pierre Balpe sur facebook

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Rachel Charlus, profil de fiction, fait partie d’un vaste réseau de personnages quotidiennement alimenté par Jean-Pierre Balpe sur facebook depuis 2011. Je retracerai les filiations littéraires de cette expérimentation tout en circonscrivant sa singularité. Je m’appuierai pour ce faire sur la théorisation du dispositif par Michel Foucault, les approches du capitalisme linguistique par Franco Berardi, et à la narratologie post-classique (Gerald Prince).

Ecrire de la littérature sur facebook, ce n’est pas seulement mettre à profit d’un projet littéraire une structure technologique propice à réaliser le fantasme du récit émergeant et inépuisable (Aragon). Ce n’est pas seulement mobiliser dans le récit « tous ces fragments de textes sans rapports les uns aux autres mais qui donnent une tonalité d’époque, une instantanéité de l’écriture » (Balpe). Ecrire de la littérature sur facebook, c’est aussi se

confronter à l’incarnation d’un soft power qui se présente comme libertaire, mais qui est en réalité hautement normatif.

L’auteur abandonne ses personnages au dispositif où ils se développent, avec ou sans lui, parce qu’il « s’agit alors de concevoir, non plus une fiction définie et fixe, mais un espace ouvert de fictions proposant de multiples possibles » (Balpe). Les personnages, une fois alimentés par l’auteur, s’auto-génèrent. Lorsque le dispositif génère des récits, il fournit une preuve tangible que des traces ont été enregistrées pour devenir signifiantes, et exploitables.

Rachel Charlus doit d’abord être lu comme un pastiche de la génération automatique. Le profil participe activement à la saturation du dispositif industriel. Rachel Charlus aurait néanmoins depuis longtemps épuisé son auteur et ses lecteurs si elle n’était qu’un pastiche. Si ses micro-romans automatiquement générés sont ennuyeux à mourir, l’auteur affranchit par moments son personnage et l’autorise à avoir de la repartie. Les personnages d’Un monde incertain sont souvent drôles, animés par une ironie postmoderne qui subvertit les concepts mêmes qu’elle met au défi. Ils sont touchants parce qu’ils incarnent, à travers leur activité scriptuaire quotidienne, un travail d’auteur contre la disparition. Contrairement aux agents conversationnels, purs produits du capitalisme linguistique, Rachel ne fait pas semblant d’exister, mais réfléchit sur ce qu’exister veut dire, sur les RSN.

Les profils de fiction de Jean-Pierre Balpe fonctionnent grâce à une technologie qui leur donne existence. Mais leur performativité techno-sémiotique montre bien aussi ce que Michel de Certeau a prédit : « le système scriptuaire marche auto-mobilement ; il devient auto-mobile et technocratique ; il mue les sujets qui en avaient la maîtrise en exécutants de la machine à écrire qui les ordonne et les utilise ». Le « monde » crée par Jean-Pierre Balpe est précaire. Si Rachel Charlus peut s’amuser de ses conditions d’existence, elle n’est pas en mesure de s’en émanciper – à moins de se déconnecter.

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