Balpe & Chatonsky: Esthétique générative, surproduction et mémoire à l’ère numérique

Jean-Pierre Balpe et Grégory Chatonsky ont déjà travaillé en collaboration en plusieurs projets artistiques, qu’il faut prendre en compte, mais l’argument qu’on va développer ici dépasse largement ce territoire commun pour essayer de comprendre leur point de vue sur la condition instable des modes de production littéraire et artistique. Cette communication se propose d’examiner trois questions: l’esthétique générative, fondée sur la permutation et recombinaison automatique de textes et de contenus; la surproduction culturelle et médiatique dans un contexte de reproductibilité généralisée; l’inscription matérielle de la mémoire et la difficulté à consulter (et préserver) la quantité grandissante de données.
Le projet Capture, conçu par Chatonsky en 2008 et ouvert dans les dernières années à la participation de plusieurs spécialistes (Olivier Alary, Jean-Pierre Balpe, Dominique Sirois, Nicolas Reeves), propose une machine algorithmique capable de produire un flux continu de chansons, d’images, de textes et d’autres objets. Un ensemble de programmes génératifs permet de recueillir de donnés sur le Web et de poster automatiquement les nouveaux éléments à mesure qu’ils sont générés, en créant un effet de saturation sur les réseaux sociaux. Ce projet de «netrock génératif» est une forme de penser, d’un point de vue critique, les implications sociales et culturelles des flux ininterrompus.
La productivité illimitée du générateur de texte et les possibilités des blogues ou autres outils du Web (écriture fragmentée; linéarité contrariée; commentaires; moteurs de recherche…) ont été utilisées plusieurs fois par Jean-Pierre Balpe comme terrain privilégié d’expérimentation du littéraire. Il a démontré que la création textuelle, bien loin des formulations romantiques et subjectivistes, est devenue un processus à entrées multiples qui rend très complexe la notion d’autorialité. En dépassant le format traditionnel du roman, des projets d’hyperfiction en flux et expansion continue comme La disparition du Général Proust ont provoqué la discussion sur les frontières ontologiques de la fiction. En effet, le complexe univers organisé autour de multiples entités (Marc Hodges, Germaine Proust et autres hétéronymes) qui prêtent son nom à des séries spécifiques de textes suivant les possibilités formelles inscrites dans ses algorithmes, est en lui-même un laboratoire pour réfléchir sur les dispositifs de création et de dissémination du littéraire. Si le programme est la formulation logique du processus génératif, qui se manifeste sous la forme de code, l’auteur, qui crée en utilisant ce même programme informatique, travaille sur des modèles conceptuels et des règles qui manifestent sa propre conception de la littérature, des dispositifs que la fondent, et le mode dont elle est vue par les communautés de lecteurs. En ce sens, l’agent humain, qui n’est impliqué qu’au deuxième degré dans le phénomène de la création, se présente comme un «Méta-auteur» et même le régime de coopérativité lectorielle se modifie sous l’effet de la multiplicité mouvante des textes. Un des liens les plus forts entre les travaux de Balpe et Chatonsky est l’exploitation des possibilités de diffusion du texte génératif en articulation avec la notion de surproduction (ou de saturation informative) qui suscite le problème des modes de conservation et du fonctionnement de la mémoire à l’âge numérique.
Participant
University of Coimbra, Faculty of Arts and Humanities/ Center for Portuguese Literature/ PhD Programme in Materialities of Literature

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