Fragilité de la fanfiction ? Politiques d'archivage numérique et transmission des textes fans

Cette communication se propose d'interroger, à la lumière du rôle de l'archive fanfictionnelle, les conditions de transmission et de conservation des textes dans le milieu des productions fans.
Reposant sur la réécriture d'œuvres préexistantes, la fanfiction s'est imposée depuis plusieurs décennies comme un type de création numérique communautaire. Les études littéraires ont souligné la labilité que ces textes imposaient aux catégories théoriques traditionnelles, en confrontant des œuvres sous contrôle auctorial à un régime non-auctorial caractéristique de la culture médiatique numérique (Richard Saint-Gelais). De ce point de vue, on a pu proposer d'envisager l'archive formée par les fanfictions et les œuvres qu'elles reprennent selon un modèle derridien, déhiérarchisé et en perpétuelle expansion (Abigail Derecho).

Cependant, la rencontre de ces deux régimes d'auctorialité n'est pas sans conséquences pour le statut des textes, en ce qu'elle produit des dynamiques de pouvoir concurrentes. La présence en ligne des fanfictions dépend autant du bon vouloir de leurs « auteures » fans que des politiques d'archivage adoptées par les sites hébergeurs. L'autoédition telle qu'elle s'y pratique permet à la créatrice d'une fanfiction de la supprimer définitivement, la soustrayant à la lecture. Face à cet accroissement apparent du contrôle auctorial, on constate cependant que les lectrices profitent de la faible protection des textes pour en exploiter la reproductibilité, et se livrer à des pratiques « pirates » d'archivage individuel. Il faut ajouter à cette situation, très différente de celle de la littérature papier institutionnelle, l'influence déterminante des sites d'archive eux-mêmes sur la transmission et la conservation des textes. Parmi les trois principaux, Fanfiction.net, Wattpad et Archive of Our Own, seul le dernier est géré par des fans, avec un minimum de restrictions concernant le contenu des textes. À l'inverse, Fanfiction.net a connu différentes vagues de suppressions (fanfictions pornographiques, faisant intervenir des personnes réelles, textes interactifs écrits à la deuxième personne). Ces divergences dans les politiques d'archivage ont un impact sur la durée de vie des textes et sur la forme globale de l'archive fanfictionnelle. Les fanfictions sont perçues comme plus évanescentes que les œuvres officielles qu'elles réécrivent, ce qui nous amènera à confronter au modèle de l'archive derridienne un modèle performatif, pour penser la possibilité d'une tradition d'écriture mouvante.
La démarche adoptée fera appel aux outils de la théorie littéraire pour envisager les conséquences de la « fragilité » de textes qui, par leur existence massive et en réseau, se différencient des branches de la littérature numérique où les œuvres font l'objet d'une plus grande individualisation. On comparera les politiques d'archivage des principaux sites, afin de déterminer le degré de contrôle que les fans peuvent exercer sur l'archive. La réflexion s'appuiera sur le cas de « The Syntax of Things », fanfiction à succès des Misérables de Victor Hugo dont il existe de nombreuses traductions et illustrations réalisées par des fans, mais que son auteure a supprimé de l'archive. On examinera également le statut des textes « orphelins », Archive of Our Own offrant la possibilité aux auteures d'anonymiser définitivement leurs textes, rendant impossible toute attribution.
Participant
Université Paris 3–Sorbonne Nouvelle
PhD Student

My Schedule

Add to Your Schedule