Si t’es pas codeur t’es pas auteur” : l’ère des écrivains analphabètes ?

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Cette communication a pour objectif d’interroger le rapport entre littératie et littérarité numériques : quelles doivent être les compétences de l’écrivain sur le web ? En quoi ses qualifications strictement informatiques participent-elles de son autorité ? Ce critère technique n’est-il pas surévalué aux dépens des aspects esthétiques du travail littéraire ? Notre hypothèse est que l’importance accordée à la dimension technique des œuvres numériques répond d’abord à un besoin de légitimation, et non à des critères de littérarité. Là où l’éditeur assumait autrefois un rôle de garant, ce sont aujourd’hui les compétences numériques de l’écrivain (et davantage : les connotations symboliques associées à l’usage de certains outils et plateformes) qui assurent la qualité littéraire d’une œuvre - au risque de la sur-valoriser ou au contraire de la sous-estimer.

Dans un billet de blogue intitulé “si t’es pas codeur, t’es pas auteur” (2011), Thierry Crouzet établit une relation conditionnelle entre les compétences informatiques de l’écrivain et son statut d’auteur. Si la formule se veut volontairement provocatrice - et suscitera d’ailleurs des réactions assez vives (“On m’a répondu « T’es pas boulanger, t’es pas auteur »”) -, elle fait écho à une définition de la littérature numérique qui place au premier plan la dimension technique et dispositive de l’œuvre (cf. par exemple Hayles, Bootz, Balpe, etc.). Mais que valorise-t-on exactement à travers ce critère technique ? Dans un article de 2013, Candel et Gomez-Mejia suggèrent qu’« au-delà de la compétence technique de l’auteur, la valeur littéraire relèverait en particulier des connotations attribuées au prestige d’une technologie ou d’une marque à laquelle il associe son nom. Dans ce cadre, l’œuvre littéraire apparaîtrait comme indissociable de la strate des discours tenus à son sujet comme production technique ». Afin d’affirmer la littérarité de son travail d’écriture numérique, l’auteur aurait donc tout intérêt à s’associer explicitement à certaines marques plutôt qu’à d’autres. Car « ce n’est pas tant “lire“ qui compte que “lire sur iphone“, ni tant “écrire“ que “écrire sous Java“ ». Ainsi, la technique n’est donc pas qu’une seule question de code et de programmation, elle comprend aussi une part discursive et culturelle majeure.

Ces connotations symboliques deviennent d’autant plus importante à l’heure où les GAFAM semblent imposer un nouveau monopole éditorial, fondé sur des outils et des plateformes ne requérant que des compétences informatiques minimales. Massivement investis par les écrivains, ces nouveaux dispositifs éditoriaux (CMS, réseaux sociaux) permettent l’émergence d’une génération qui est loin de partager la même littéracie numérique que celle qui l’a précédée : aurions-nous affaire à une génération d’écrivains “analphabètes” ? La réalité est plus complexe : en effet, loin d’adhérer complètement à ces formes éditoriales, les écrivains les questionnent, les prennent à parti, et surtout les détournent telles des contraintes créatives. Ce détournement révèle un déplacement du sens même de nos “compétences numériques”, qui ne se fondent plus seulement sur un savoir technique, mais aussi sur une culture (avec, notamment, la maîtrise des connotations associées au web). À partir du travail de Cécile Portier (en particulier le projet Traques Traces), nous montrerons comment l’écriture littéraire sur le web peut pleinement participer à la lutte contre un analphabétisme numérique ou algorithmique, en investissant de manière critique les dispositifs éditoriaux réputés “mainstream”.

Participant
McGill University
Postdoctorante

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