16.10  La passion des ruines postindustrielles : Exploration urbaine et photographies

Les premiers groupes organisés d’explorateurs urbains apparaissent à la fin des années 1970, avec les Cave Clans. Internet sera rapidement pour eux un facteur de cohésion, en plus de rendre les résultats de leur pratique, généralement clandestine, relativement visibles. On définit habituellement l’exploration urbaine (urban exploration – urbex) comme une activité d’infiltration dans des sites et des réseaux ignorés ou interdits, ou dans des espaces en déréliction, ruines postindustrielles et infrastructures désaffectées, un loisir comportant sa part de risque. Ce serait peut-être une pratique de l’entre-deux, en ce qu’elle est susceptible de faire émerger ou apparaître les points aveugles des villes. La photographie y joue évidemment un rôle déterminant, tenant une fonction d’interface, puisqu’elle permet de montrer ce qui est généralement invisible, faisant se toucher ou se rejoindre, fait plutôt rare, le monde familier et des réalités cachées : l’exploration, si elle prend forcément place dans le monde tangible, ne peut être relayée que par les images, puis par l’apparition de celles-ci dans le cyberespace. Les motivations qui poussent les explorateurs urbains à photographier sont nombreuses et impérieuses : un bon explorateur se doit de montrer des photographies des lieux qu’il a visités ; son statut et son prestige peuvent en dépendre. Se créent donc des communautés, de plus en plus nombreuses, autour de ces images de lieux défendus, voués à disparaître ou à l’état précaire. Plusieurs sites Web très actifs, des blogues, de très nombreux groupes Flickr (les groupes Beautiful Decay et Abandoned rassemblent des centaines de milliers de membres et d'images) signalent l’importance du mouvement lui-même et, possiblement, une dynamique de reconnaissance – ou une légitimité ? – naissante qu’il faudra examiner.  

Une forme de tourisme des confins et la photographie semblent donc être les deux faces complémentaires de l’activité de ces amateurs que sont les explorateurs, amateurs de sensations fortes et photographes amateurs tout à la fois, mus pour la plupart par l’urgence de montrer, de faire connaître et apprécier, de conserver – au moins par l’image ; ils respectent une certaine « éthique » ou des codes précis, par exemple l’absolu respect des lieux visités, l’interdiction de contribuer à leur dégradation, qui signalent un véritable attachement aux espaces dans lesquels ils s’immiscent.  

Bien que plusieurs explorateurs affectionnent les réseaux souterrains (tunnels, égouts et autres canalisations), je m’attacherai plus particulièrement aux photographies de bâtiments industriels désaffectés mises en ligne par certains individus ou communautés, des travaux plutôt récents. Entre preuve ou trace de leurs actes illicites, devoir de mémoire envers les structures à l’abandon ou quête d’un certain sublime postindustriel, il s’agira de mettre à la question les raisons qui les poussent à documenter aussi soigneusement les sites visités. Les explorateurs produisent souvent des photographies extrêmement léchées, améliorées à l’aide de toutes sortes d’effets, filtres en tous genres, lentilles « fish eye » ou HDR. En résonance avec les considérations des communications portant sur la photographie documentaire des artistes des années 1970-1980, qui revendiquaient pour leur part une certaine neutralité de style, il faudra comprendre quels échos peut avoir cette activité clandestine mais malgré tout connue et très présente dans les cyber-réseaux. Ces explorateurs-photographes, très engagés envers les sites qu’ils photographient, pourraient-ils avoir un impact quelconque sur les visions patrimoniales ou une incidence sur les regards portés sur les ruines postindustrielles et, de là sur leur traitement ? Quels rapports temporels se tissent entre la ruine postindustrielle et la photographie ?

Participant
Université de Montréal

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