11.40  « Patrimoine », le nouveau Graal des collectivités locales ? Firminy (France), le patrimoine Le Corbusier et ses vertus thaumaturgiques

Les villes moyennes françaises se livrent depuis quelques années à une course au patrimoine : commémorations, multiplication des zones de protection (secteur sauvegardé, ZPPAUP, AVAP…), labels nationaux (comme les Monuments historiques, les Villes et Pays d’art et d’histoire…), dossiers d’inscription UNESCO, Itinéraire culturel européen, création de musées… Firminy n’échappe pas à cette tendance et joue pleinement la carte « patrimoine ». On pouvait ainsi lire dans le journal Le Monde : « Firminy se rêve en Le Corbusier-Ville » (01/12/2006). L’année 2015 fut par ailleurs décrétée « Année Le Corbusier » et marquée par l’anniversaire de la mort de l’architecte-urbaniste et plusieurs projets de labellisation. Valoriser et donner une vocation patrimoniale à ce lieu, pour quoi faire ? Et ça change quoi ? 

Situé à proximité du cœur historique de Firminy, « Firminy Vert », projet d’urbanisme global de 1070 logements, était destiné à faire en 1957 de « Firminy la noire » ville des taudis et du mal logement, une ville moderne. À l’originalité du projet sociopolitique, répondait celle de l’architecture et de l’urbanisme inspirés de la Charte d’Athènes. Aujourd’hui habiter le quartier Firminy-Vert est à la fois banal et exceptionnel. C’est un espace complexe où se croisent des réalités et des discours très différents. En effet, s’il y a des barres de logements partout en France, toutes n’ont pas été pensées par un architecte reconnu et toutes ne sont pas « patrimoine ». Les chiffres dessinent malgré cette valeur patrimoniale les contours d’un quartier où se côtoient une population fragile et des touristes internationaux en grand nombre : les 22 000 visiteurs annuels intéressés par l’architecture corbuséenne se baladent dans l’une des six grandes poches de précarité identifiées par l’INSEE en 2009 dans l’agglomération de Saint-Étienne. Cette ambivalence entre un espace en crise et un haut lieu patrimonial est devenue criante et problématique lors des récentes émeutes de 2009 : le bilan social du quartier semble loin des ambitions premières de l’architecte. Véritable électrochoc, ces émeutes urbaines ont imposé une réaction. Les élus locaux ont alors développé et amplifié une stratégie politique de reconquête urbaine fondée sur le choix patrimonial. Alors même que pour certains la mise en patrimoine rime avec mise sous cloche et normalisation, la valeur patrimoniale d’un site peut-elle recéler une vertu transformatrice? 

Il s’agira de décrypter dans le discours politique les vertus supposées du patrimoine et les mythes qui le traversent, pour tenter de le mettre en confrontation avec la réalité d’un quotidien et d’une pratique du patrimoine comme outil collectif de développement. Des exemples concrets, une large place laissée à l’entretien oral, les analyses des discours, des stratégies de communications touristiques et des délibérations des conseils municipaux permettront, entre autres, de faire émerger une tendance à croire en une vertu thaumaturgique du patrimoine qu’il conviendra de questionner. Aussi l’étude portera-t-elle tant sur les défis d’une co-construction ou « invention » d’un patrimoine (en cernant notamment la différence entre la « valeur patrimoniale » et l’institutionnalisation) que sur l’imaginaire caché et rêvé de cette notion. Dévoiler les mythes qui structurent le regard politique permettra de mettre en évidence la complexité souvent insoupçonnée des enjeux sociaux, culturels et économiques que recouvre tout choix patrimonial et de saisir comment une ville rêve de se (ré)inventer par le patrimoine.

Participant
Université de Saint-Etienne

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