L’émergence du patrimoine culturel immatériel comme un nouvel espace du pouvoir politique qui croise des visions et des intérêts mondiaux, nationaux et locaux

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L’inauguration d’une nouvelle catégorie patrimoniale à travers la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (PCI) en 2003 par l’UNESCO constitue un point d’inflexion de l’histoire des institutions culturelles patrimoniales qui modifie non seulement la vision classique occidentale du patrimoine culturel, mais également les rapports de forces au sein de l’UNESCO.  

Je propose de dévoiler d’un point de vue critique les enjeux politiques qui se cachent derrière l’émergence d’une nouvelle institution patrimoniale, le PCI, à partir des résultats des mes travaux de recherche auprès de l’UNESCO.  

Bien que l’on puisse retrouver des traces de la constitution d’un nouvel objet du savoir (le PCI) parmi quelques ouvrages scientifiques publiés par l’UNESCO dès 1945, menés plutôt par des anthropologues de la taille de Claude Lévi-Strauss, les thèmes qui seront par la suite regroupés sous le terme PCI (utilisé pour la première fois lors d’une Conférence mondiale au Mexique en 1982) ont pris une dimension plus importante à la suite des mouvements d’émancipation postcoloniale pendant la seconde moitié du vingtième siècle. Enfin, la chute du mur de Berlin annonçant l’arrivée d’un processus de mondialisation a été finalement décisive pour la conception d’un nouvel instrument juridique international agissant sur la valeur patrimoniale de certaines expressions culturelles menacées de disparition. Cela a été perçu comme une victoire pour les pays du Sud quant à la récupération d’un passé souvent négligé.  

En effet, la reconfiguration géopolitique du monde a laissé entrevoir la fragilité des systèmes de représentation politique. Ainsi, on a assisté à une reconfiguration des frontières politiques et culturelles en créant des nouveaux États-nations, qui se sont ultérieurement servis du PCI pour répondre aux revendications identitaires qui mettaient en question la stabilité politique mondiale. Les frontières ne sont donc pas fixes.  

De cette manière, la Convention de 2003 et sa mise en œuvre ont changé l’ordre politique au niveau patrimonial. En outre, les résultats des observations des organes de la Convention font preuve du caractère hautement politisé desdites réunions. Tant le langage juridique utilisé par les représentants des États que la mise en œuvre de la Convention démontrent que les usages multiples et pluridirectionnels que les États et/ou les continents accordent au processus de patrimonialisation de l’immatériel à l’UNESCO façonnent le PCI comme un « dispositif » au sens foucaldien du terme.  

Notre présentation est étroitement liée au thème du Congrès « le patrimoine change l’ordre politique », puisque nous explorons diverses manières dont le PCI crée et recrée des nouveaux rapports de forces politiques parmi les pays et les régions du monde entier.  

D’un point de vue scientifique, nous nous appuyons, d’abord, sur un cadre théorique dont les références bibliographiques se retrouvent dans les ouvrages publiés par des anthropologues tels que Daniel Fabre, Marc Abélès ou Marc Augé ; et, ensuite, sur notre méthode qui comprend deux sources d’information principales : un travail de recherche dans les archives de l’UNESCO et sa production d’instruments normatifs concernant le patrimoine culturel ; et l’observation « ethnologique » des réunions de la Convention de 2003, depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, grâce à l’ouverture des nouveaux terrains d’études pour l’anthropologie, afin de produire une analyse approfondie et critique de l’histoire des institutions culturelles patrimoniales au niveau mondial.

Participant
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris